Benson Boone on stage of the Scène du Lac at the 59th Montreux Jazz Festival, 15th July 2025, (c) Emilien Itim

Riviera Musique

Par François Barras

Entre terre et ciel

L'étincelle qui a embrasé la Riviera

Si cette histoire devait être un film, la première image serait sans doute celle d’un jeune homme pas très grand poussant de la main droite, un matin de 1965, la lourde porte d’Atlantic Records à New York. Dans la gauche, il tiendrait la boîte de chocolats suisses qui, dit-on, lui permit de sceller avec les patrons du plus prestigieux label américain, les frères Ahmet et Nesuhi Ertegün, le projet complètement fou que le Montreusien de 29 ans nourrissait alors : créer avec leur aide un festival de jazz dans sa petite ville sur les rives du Léman, à l’autre bout du monde. Quand Claude Nobs pénétra ce jour-là dans la Mecque du rhythm and blues américain, il ne se doutait pas que son festival, et la région qui l’abrite, entreraient dans l’histoire.

« C'est indescriptible, les mots ne suffisent pas. Il faut venir et le vivre soi-même »

Quincy Jones - à propos du Montreux Jazz Festival

Héritage classique

Bien sûr, Montreux et sa Riviera possédaient une solide tradition musicale. Elle avait d’abord été classique, avec une offre copieuse au Kursaal dès la fin du XIXe siècle puis l’installation à Clarens du compositeur Igor Stravinsky qui, à l’instar de nombreux étrangers fortunés, avait choisi la région dès 1910 pour son microclimat favorable. Il y composa deux ans plus tard Le Sacre du printemps, qui fera scandale. Déjà l’indice que les charmes tranquilles de la Riviera peuvent inspirer les idées iconoclastes… De la même façon, cinquante ans après, et derrière la carte postale d’un souriant concours de programmes de divertissement organisé par la Télévision suisse romande, la Rose d’or permettra la venue à Montreux des futurs rois sauvages de la pop et du rock. Par exemple The Rolling Stones, des garçons encore sages en 1964. Ils participeront au gala de l’événement, leur première apparition hors de Grande-Bretagne. Celui qui ira les chercher à l’aéroport se nommait Claude Nobs… On ne pourrait réduire à un seul nom l’énergie collective qui fit naître le Montreux Jazz et insuffla à toute une région une ambition musicale unique. Le festival doit aussi beaucoup aux talents d’organisateurs du pianiste Géo Voumard et du journaliste René Langel. C’est pourtant l’audace, l’entregent et l’érudition du natif de Territet qui ont incarné cette gageure, sous l’impulsion de l’Office du tourisme montreusien où Nobs était alors employé. Dès 1967, la paisible station touristique reçoit ainsi des visiteurs d’un genre nouveau, jeunes et volontiers chevelus, attirés par le festival et ses musiciens de renom, blues, jazz et anglo-saxons, puis par les concerts « Superpop » que Nobs organise au Casino au cours de l'année. « J’habitais Genève mais Montreux c’était le truc central, se souvient le batteur Alain Rieder, alors ado fou de rock. « Les noms qui y passaient étaient uniques en Europe pour une ville de cette taille : Pink Floyd, Zappa, Yes, Wings, Led Zeppelin ! Mon premier concert était Black Sabbath. Sur le parking, les plaques minéralogiques des voitures venaient de toute la Suisse mais aussi de France, d’Italie, d’Allemagne… Jimi Hendrix était programmé mais il est mort avant de jouer à Montreux. » C’est durant le concert de Frank Zappa qu’un incendie ravagera le Casino et inspirera à Deep Purple « Smoke on the Water ».

Septembre musical

Parmi les concerts qui ont façonné la légende du Montreux Jazz, celui d'Aretha Franklin en 1972 tient une place d'honneur. © Georges Braunschweig

La connexion Warner Music

Une autre facette de Claude Nobs est moins fréquemment mise en lumière : en 1973, toujours sur la foi de son amitié avec les frères Ertegün, le directeur du MJF devient représentant pour l’Europe de Warner Music, qui a racheté Atlantic Records. Une prodigieuse manne artistique qui placera plus encore la région sur la mappemonde musicale. Il impose d’ailleurs de diriger la maison de disques depuis Montreux, de la même manière qu’il jurera jusqu’à son décès en 2013 n’avoir jamais cédé aux innombrables propositions de partir s’installer aux États-Unis. « J’aime trop la Riviera, et les artistes sont trop contents de venir ici », disait-il. Il avait raison. Un soir de 2016, sur la terrasse de l’Hôtel Cornavin de Genève, on retrouvait John Paul Jones accolé à la rambarde. Le bassiste de Led Zeppelin scrutait le lac en direction du levant. « C’est bien là-bas, Montreux ? Toute ma vie, je me souviendrai du repas que Nobs nous a cuisiné dans son chalet, après notre concert. » Lui qui avait tout connu au volant du plus outrageux des groupes de rock ne chérissait alors que cette image d’hospitalité simple et conviviale. Le Montreux Jazz fut une matrice qui, tel un diamant dans le sillon d’un 33-tours, grava dans les terres de Lavaux une passion profonde pour la musique. Le festival fêtera cet été ses 60 ans, dans un palais des congrès 2M2C remis à neuf et un Auditorium Stravinski qui a accueilli Bob Dylan, B.B. King, Stevie Wonder, David Bowie, Lady Gaga… la liste est aussi longue que glorieuse. Mais s’il reste l’événement le plus célèbre, il ne résume pas à lui seul l’attrait des artistes comme du public pour la région.

Septembre musical

Parmi les concerts qui ont façonné la légende du Montreux Jazz, celui d'Aretha Franklin en 1972 tient une place d'honneur. © Georges Braunschweig

« Montreux est l'expérience ultime où les musiques du monde se rencontrent et se mêlent »

Santana

Star des studios

Hors de la scène, le nom de Montreux s’est ainsi imprimé au dos de dizaines de disques multiplatinés enregistrés au Mountain Studios, dans l’enceinte du nouveau Casino à sa création en 1975, aujourd’hui à Attalens. Il suffit de signaler que Queen en fut le propriétaire jusqu’en 1993 pour cerner la qualité technique des lieux, où AC/DC, David Bowie et The Rolling Stones produisirent leurs albums. Le studio est devenu un musée, Queen : The Studio Experience, dédié notamment à la mémoire de Freddie Mercury, qui posséda plusieurs appartements à Montreux et en appréciait la discrétion. Sa statue face au Léman, au bas de la place du Marché, attire chaque année des milliers de fans et de curieux.

Le jazz aussi dans les vignes

Un festival fait aussi des petits. Le Cully Jazz en sait quelque chose. Depuis 1983, il transforme le bourg de Lavaux en une ruche dédiée à la musique, jazz mais aussi soul, rhythm and blues ou world, jouant sa partition de rendez-vous internationalement reconnu. Ce n’est pas un hasard si son cofondateur, Emmanuel Gétaz, travailla tout au long des années 1990 au Montreux Jazz. La passion est contagieuse. Et s’affranchit des styles : Lavaux Classic abreuve la région en répertoire classique depuis 20 ans, nichant ses concerts dans les villages, sur les rives du Léman ou à travers les vignobles escarpés. A Vevey et à Montreux, les nombreuses salles de musiques actuelles sont elles aussi les enfants de cette énergie musicale qui, plus qu’ailleurs, compose l’ADN de ce bout de pays entre ciel et lac. Une preuve supplémentaire de cette singularité ? Lavaux n’est pas inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO uniquement pour la beauté de son paysage épargné des constructions. L’Organisation des nations unies a mis à son registre « Mémoire du monde » les milliers d’heures numérisées du Montreux Jazz, sauvées de l’éphémère par le zèle technologique du festival qui, dès les années 1970 et avec l’aide de la TSR, enregistra les concerts sur des bandes magnétiques désormais digitalisées et stockées au cours d’une longue collaboration avec l’Ecole polytechnique de Lausanne. Montreux elle-même est devenue « Ville créative de musique » en 2023, dernier jalon en date de son histoire unique, une histoire faite de notes, de chants et de danses qui n’a pas faibli depuis ce matin où un jeune homme de Territet osa pousser la porte d’un immeuble new-yorkais.

Fête de la Musique

Le jazz mais aussi le blues et le rhythm and blues ont fait l'âme du MJF. B.B. King en fut un habitué au point qu'il ne manquait pas d'aller se dire bonjour sur les quais du Léman. © Edouard Curchod

« Le Montreux Jazz Festival est fait pour les gens qui aiment vraiment la musique. Tout commence par là, tout le reste est secondaire. Ce qui est rare de nos jours »

Jack White

Nox Orae, MIGS, émergences musicales

Les derniers nés assurent

Et aujourd’hui ? S’il fallait de la témérité pour inventer les festivals quand ils étaient encore une curiosité exotique, il faut désormais du courage pour en créer de nouveaux dans la profusion des rendez-vous musicaux. Une seule recette pour survivre : la singularité. 

Nox Orae, le plus ancien des jeunes festivals, a ainsi choisi le culte et l’avant-garde, un œil dans le rétro et l’autre vers l’avenir. Depuis 2010, le temps d’un week-end d’août, l’open air invite à La Tour-de-Peilz, à quelques mètres du lac, la crème des groupes anglo-saxons pour un public de niche mais solide et fidèle. Le jardin Roussy a ainsi vu défiler des légendes du rock alternatif comme The Jesus and Mary Chain, Happy Mondays, The Flaming Lips, Swans, The Brian Jonestown Massacre, ainsi que les nouveaux noms de l’underground, de Warpaint à Ty Segall et, en 2025, Viagra Boys.

Le Montreux International Guitar Show (MIGS), né en 2022, a remis la musique au Casino de la plus belle des façons : sous la forme d’un marché de la guitare ouvert aux professionnels comme aux familles, aux curieux comme aux musiciens. Avec des concerts de renom, des ateliers et des conférences, ce drôle de rendez-vous printanier a su convaincre par son accessibilité et son originalité : plus de 70 fabricants de guitares électriques et acoustiques, mais aussi de pédales et d’amplis, ont immédiatement été séduits par l’empreinte historique des lieux. « Quand je suis sorti du train à Montreux, j’avais les larmes aux yeux », confiait un pourtant solide gaillard, luthier hollandais bercé toute sa jeunesse aux sons des concerts du MJF…

Les émergences musicales, enfin, portent bien leur nom. En 2023, elles ont reproduit à Caux, sur les hauteurs, le principe des Rencontres d’Astaffort, créées dans son village natal du Lot-et-Garonne par Francis Cabrel. En parrain de la manifestation, le chanteur était présent pour le baptême de ce séminaire artistique ponctué de concerts dans le cadre enchanteur du Caux Palace. Il était de retour en 2025 pour la 3e édition, à nouveau entouré d’une dizaine de jeunes artistes en quête de conseils. Un éloge de la transmission parfaitement raccord avec l’histoire musicale de la Riviera.

Nox Orae

Lou Barthelemy - Saison culturelle Montreux

Buzz

Quand les stars font de la Riviera un buzz planétaire

C’est bien connu, la meilleure publicité est celle qu’on ne réclame pas. En jazz, en blues ou en pop, les plus célèbres ambassadeurs de la Riviera ont souvent été les musiciens ravis d’y avoir joué et heureux d’en faire la promotion en retour, par coup de cœur. Ainsi, on a beau s’appeler Prince et avoir tout vu, tout connu, on peut encore être cueilli par la beauté des paysages de Lavaux, au point d’en faire une chanson ! Logiquement titrée… « Lavaux », la petite grenade funk fut dégoupillée par le musicien en 2010, après sa seconde venue au Montreux Jazz. « Take me to the vineyards of Lavaux, wanna see the mountains where the waters flow. Life back home depresses me… » Carrément !

En 1968 déjà la région avait connu une promotion inattendue par la grâce d’une carte postale géante de la forme et de la taille d’un disque 33 tours, celui de Bill Evans. Enregistré lors de la deuxième édition, son live At the Montreux Jazz Festival est un succès mondial qui permettra de populariser plus encore le château de Chillon, qui illustre la couverture. De la même façon, en 1995, le 15e et dernier album de Queen, Made in Heaven, rendait un hommage posthume à la voix de Freddie Mercury autant qu’au Léman, également majestueux sur la pochette.

Autre temps, autres mœurs : celles d’internet ont régulièrement abreuvé les réseaux sociaux en images de balades ou de baignades, avant ou après un concert. Ces dernières années, les cartes postales depuis les rives du Léman ont été envoyées au monde par Rita Ora, Sam Smith (en bateau avec Shania Twain et une coupe de champagne), Jon Batiste, Woodkid, Dua Lipa, Lil Nas X, Raye, Luvcat, etc. Mais aucune n’a connu le retentissement du plongeon de Benson Boone dans le lac depuis la grande scène de la deuxième édition open air en 2025, à peine sa dernière note chantée. Un plongeon si inattendu et impeccable qu’il a fait le tour de la planète. « Mark my words: in the next 10 years, I am going to live in Montreux ! » promettait-il sur son post Instagram. On l’attend.

Benson Boone on stage of the Scène du Lac at the 59th Montreux Jazz Festival, 15th July 2025, (c) Emilien Itim

Benson Boone sur la scène du Scène du Lac lors de la 59e édition du Montreux Jazz Festival, 15 juillet 2025. © Emilien Itim

« Retenez bien mes paroles, dans les dix prochaines années, je vais vivre à Montreux. Cet endroit est magique »

Benson Boone